Chasse, ruralité et justice : l’affaire Mis et Thiennot jugée à nouveau en 2026

 

Le 11 juin 2026, la justice française rouvrira l’un de ses dossiers les plus troublants. Près de 80 ans après les faits, le procès en révision de l’affaire Mis et Thiennot s’annonce comme un moment historique comme le rappelle France 3 Val de Loire. Derrière ce nom, bien connu dans le Centre de la France, se cache une tragédie à la croisée de la chasse, du monde rural et des dérives judiciaires de l’après-guerre. Car à l’origine de cette affaire, il y a un fait divers typiquement rural, la mort d’un garde-chasse, sur fond de battue, dans une région où la chasse structure la vie sociale autant que les paysages.

1946 : un drame en pleine Brenne, territoire de chasse et de traditions

Le 29 décembre 1946, en pleine Brenne, région d’étangs et de terres giboyeuses, un groupe de chasseurs participe à une battue. Deux jours plus tard, le corps de Louis Boistard, garde-chasse au service d’une grande propriété, est retrouvé dans un étang, criblé de plombs. Dans cette France rurale de l’après-guerre, où les rapports sociaux sont encore fortement marqués par les hiérarchies locales, l’émotion est immense. Le garde-chasse incarne une figure d’autorité, garante du respect des règles cynégétiques sur des domaines souvent vastes et jalousement surveillés. Très vite, les soupçons se portent sur les chasseurs présents ce jour-là. Parmi eux, Raymond Mis et Gabriel Thiennot, deux hommes issus de milieux modestes, parfaitement intégrés dans cette ruralité mais sans poids face aux institutions. L’enquête, menée dans un contexte où les droits de la défense sont encore embryonnaires, bascule rapidement. Après plusieurs jours d’interrogatoires intensifs, les deux hommes passent aux aveux. Des aveux qu’ils dénonceront presque immédiatement comme ayant été obtenus sous la contrainte.

Une justice sous tension dans la France rurale d’après-guerre

Ce qui aurait pu rester un fait divers tragique va progressivement devenir une affaire emblématique. Car dès les premiers procès, des zones d’ombre apparaissent. Dans une France encore marquée par les séquelles de la guerre, les méthodes policières sont parfois brutales, en particulier dans les territoires ruraux éloignés des regards médiatiques. Les témoignages évoquent des interrogatoires d’une extrême violence, menés sans véritable cadre légal. Malgré les rétractations constantes de Mis et Thiennot, la machine judiciaire suit son cours. Trois procès se succèdent. En 1950, ils sont définitivement condamnés à 15 ans de travaux forcés. Dans les campagnes, l’affaire divise. Certains voient en eux des coupables évidents. D’autres, notamment parmi les chasseurs et habitants de la région, doutent profondément. Car dans ce monde rural où tout le monde se connaît, les incohérences ne passent pas inaperçues. Graciés en 1954 sous la pression de l’opinion publique, ils ne seront jamais innocentés. Et porteront toute leur vie le poids d’une condamnation qu’ils n’ont cessé de contester.

Une mobilisation rurale et cynégétique sur plusieurs générations

L’affaire aurait pu sombrer dans l’oubli. Mais c’était sans compter sur la ténacité de soutiens locaux, profondément attachés à la vérité. À partir des années 1980, un mouvement se structure autour de la révision du procès. Dans les territoires ruraux, où la mémoire collective est forte, l’affaire Mis et Thiennot devient un symbole : celui de deux hommes que beaucoup considèrent comme victimes d’une justice défaillante. Le monde de la chasse n’est jamais très loin de cette mobilisation. Non pas comme acteur direct, mais comme toile de fond permanente. Car cette affaire interroge aussi la perception des chasseurs dans la société, et la facilité avec laquelle ils peuvent devenir des suspects idéaux dans un contexte de drame. Au fil des décennies, plusieurs demandes de révision sont déposées. Toutes rejetées. Jusqu’à aujourd’hui.

2026 : un procès en révision historique aux enjeux majeurs

La décision prise en février 2026 marque un tournant. Pour la première fois, la justice accepte de rouvrir le dossier, notamment en raison d’un élément clé avec la reconnaissance du caractère illégal des aveux obtenus sous la contrainte. Ce point est fondamental. Il ne s’agit plus seulement de douter, mais de reconnaître que le socle même de la condamnation pourrait être vicié. Le procès en révision, qui se tiendra à Paris, sera donc bien plus qu’un simple réexamen. Il posera une question essentielle : peut-on, près d’un siècle plus tard, réparer une possible erreur judiciaire ? Dans les territoires ruraux, l’attente est immense. Pour les familles, bien sûr. Mais aussi pour tous ceux qui, depuis des décennies, considèrent que cette affaire n’a jamais été jugée équitablement.

Entre mémoire rurale, justice et regard sur la chasse

L’affaire Mis et Thiennot dépasse aujourd’hui le simple cadre judiciaire. Elle interroge notre rapport à la justice, à la mémoire et au monde rural. Elle rappelle aussi que la chasse, souvent caricaturée, s’inscrit dans des réalités humaines complexes, où se mêlent traditions, tensions sociales et enjeux de territoire. À l’heure où le procès en révision s’apprête à s’ouvrir, une chose est certaine : ce dossier, né d’un drame dans une battue hivernale de 1946, continue de résonner avec force dans la France d’aujourd’hui. Et peut-être, enfin, apportera-t-il une réponse à une question restée en suspens depuis près de 80 ans. Raymond Mis et Gabriel Thiennot étaient-ils coupables… ou victimes d’une des plus grandes erreurs judiciaires de notre histoire ?

Cet article est paru en premier sur CHASSONS