J’ai lu Comment parler de l’Ukraine en guerre — Informer — Raconter — Résister, un recueil de texte dirigé, entre autres, par Pierre Bayard et j’en suis ressortie bouleversée, secouée, enrichie. Si, comme moi, vous cherchez à comprendre sans réduire, à soutenir sans simplifier, ce livre pourrait bien vous marquer. J’évoque ici de chapitres qui m’ont touchée, mais il y en a d’autres.

Masse critique Babelio
Table des matières
- Le discours sur les survivant·es de violence sexuelle pendant la guerre en Ukraine (2014-2024) — Yuliia Chrystiakova
- Quand la littérature et l’art entrent en résistance
- Allons-nous le dire ? — Gulliver Cragg
- Accessibilité
- Pourquoi vous devez le lire
- Écrire pendant la guerre, pas après
- Info-livre : Comment parler de l’Ukraine en guerre
- Restons en contact
Le discours sur les survivant·es de violence sexuelle pendant la guerre en Ukraine (2014-2024) — Yuliia Chrystiakova
En 2014, personne n’a prêté attention aux violences sexuelles, du moins en tant que faits de guerre, mais depuis, les choses ont changé. Yuliia Chrystiakova s’intéresse à cette évolution, aussi bien dans la façon dont elle est abordée par les autorités et les médias que dans sa terminologie.
Terminologie
Aucune terminologie n’a été décidée aux au niveau des Nations unies. Le mot de victime est utilisé, en principe, pour les personnes qui ont été directement atteintes par cette violence, y compris les enfants qui en sont nés. La formule de survivant·e comporte un processus de guérison. Il est cependant préférable que le choix dépende des personnes concernées (auto-identification).
Traitement par les autorités ukrainiennes
Ce n’est qu’après le 22 février 2022, que les autorités ukrainiennes se sont saisies du problème. Le bureau du procureur général a enregistré 290 cas, 188 femmes, 102 hommes, quinze d’entre eux étaient mineurs. La première dame ukrainienne, Olena Zelenska, plaide pour des réparations immédiates, étape importante de la justice.
Les médias
Les Nations Unies ont lancé le projet Murad, du nom de Nadia Murad, prix Nobel de la Paix 2018, un code de conduite mondial relatif à la documentation et aux enquêtes sur les violences sexuelles liées aux conflits. Les journalistes devraient s’y conformer, nous explique Yuliia Chrystiakova, mais ce n’est pas le cas. À l’aide de deux exemples frappants, elle montre, comment le traitement des violences sexuelles sous l’angle des souffrances endurées peut aboutir à une « retraumatisation » des victimes.
Je pense qu’il était temps que les violences sexuelles soient traitées comme des faits de guerre et non comme des dommages collatéraux, comme cela a été fait depuis toujours. Il fallait aussi souligner qu’elles touchent les hommes.
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Quand la littérature et l’art entrent en résistance
Écrire dans la guerre
« Écrire dans la guerre, c’est résister, témoigner, communiquer, créer des réseaux. Continuer à être vivant face à la mort. »
J’ai été très émue par ce chapitre et par ces auteurs qui utilisaient l’écriture comme une arme.
Tetyana Ogarkova évoque les actions de Victoria Amelina, écrivaine et poétesse, morte à 37 ans dans le bombardement d’un restaurant par un missile russe. Elle avait arrêté d’écrire de la fiction et documentait les crimes de guerre russes.
Kateryna Kalytko a voulu partir au front, mais sa santé l’en a empêchée. Alors, elle utilise la poésie comme une arme, tout en regrettant qu’elle ne tue pas.
Volodymyr Vakulenko, écrivain pour enfants, est resté dans son village après l’occupation. Arrêté par les Russes, il n’est pas rentré. Son corps a été retrouvé plusieurs mois plus tard dans un cimetière. Il tenait un journal de l’occupation, enterré dans le jardin de son père, récupéré par Victoria Amelina et publié par la suite.
Retrouver l’identité culturelle ukrainienne
Jusqu’au début du XXe siècle, les Ukrainiens devaient aller étudier les beaux-arts et la musique à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, faute d’Académie dans leur pays. Ils ont depuis entrepris un processus de « désoviétisation ». Difficile de ne pas penser à Svitlana, la ballerine de Kiev, soudain privée de Tchaïkovski, quand l’invasion russe a « transformé cette aspiration en volonté de rupture ».
Alevtina Kakhidze, artiste peintre ukrainienne de culture russe, a entrepris un douloureux processus de destruction de tout ce qu’il y avait de russe en elle.
J’espère de tout mon cœur que cette rupture, très compréhensible, ne sera qu’une étape vers une réelle indépendance.
Allons-nous le dire ? — Gulliver Cragg
« Notre arme, c’est la vérité »
Volodymir Zelensky
Mais c’est loin d’être aussi simple, soupire Gulliver Cragg, tout en reconnaissant être du côté des Ukrainiens parce que l’invasion de l’Ukraine par la Russie est sans fondement. Pas d’impartialité donc, mais cela empêche-t-il l’objectivité ?
Bien sûr, les Ukrainiens aimeraient que les journalistes s’alignent sur la politique de communication ukrainienne. Et pourquoi pas, après tout, puisqu’il n’y a pas d’impartialité.
Quand les autorités ukrainiennes refusent de diffuser des informations, le journaliste peut être d’accord ou alors, se trouver devant un de ces trois cas de figure :
- Il n’est pas d’accord sur ce qui est de mieux pour l’Ukraine
- Il met en doute les motivations
- Il considère que la préservation de l’objectivité (on y revient) dans le journalisme est une valeur plus élevée que la victoire ukrainienne.
Gulliver Cragg donne plusieurs exemples qu’il analyse. Par exemple, quand une frappe a touché un immeuble résidentiel et que les habitants (mais pas les autorités) mentionnent que des casernes militaires proches pouvaient avoir été la cible. Ce ne serait donc pas une intention délibérée des Russes de bombarder des bâtiments civils, même si la terreur comme résultat n’est certainement pas pour leur déplaire. Dans ce cas précis, le journaliste se réfère au cas 3.
Je trouve cette notion de journaliste objectif sans impartialité pertinente, mais surprenante. En effet, n’avons-nous pas en tête la neutralité de la presse ? Mais la neutralité est-elle seulement possible ? Est-elle même souhaitable ?
Cette réflexion est nécessaire, ceci pour au moins deux raisons :
- Grâce aux réseaux sociaux, nous pouvons tous être journalistes
- En 2025, l’information circule très vite, et, si, à sa suite, la justice et les réparations peuvent être plus rapides, qui s’en plaindra ?
Accessibilité
Ce livre réunit des philosophes, des juristes, des magistrats, des journalistes, des historiens, des universitaires et des chercheurs. Bref, des voix diverses, chacune avec un ton et un angle bien à elles.
Certains chapitres sont accessibles, d’autres beaucoup plus exigeants — et il m’est même arrivé d’en décrocher.
Par exemple, j’ai des difficultés avec l’idée de « légiférer la guerre ». Certes, c’est peut-être un moindre mal, une tentative de limiter l’horreur, mais les belligérants s’affranchissent trop souvent des cadres posés par le droit ; comme s’il n’y avait pas de bornes en temps de conflit. C’est sans doute ce décalage entre théorie et réalité qui me laisse à penser que ça revient à vider l’Océan Atlantique avec une petite cuiller.
Pourquoi vous devez le lire
Parce que vous en ressortirez un peu différent. Ce livre ne se contente pas de documenter la guerre en Ukraine : il interroge nos modes de pensée, nos réflexes médiatiques, notre rapport à la vérité et à la culture. Il donne la parole à des intellectuels, mais aussi à des artistes, à des écrivains, à ceux qui vivent, réfléchissent et créent en temps de guerre.
C’est une lecture exigeante, oui, mais précieuse pour qui souhaite soutenir sans s’aveugler, comprendre sans simplifier.
Ma note : 5/5
Écrire pendant la guerre, pas après
Nous ne savons pas encore comment se terminera cette guerre. D’autres livres ont été écrits au cœur d’un conflit. Ces textes n’observent pas les hostilité, mais ils témoignent, inventorient, résistent. Et c’est précisément ce qui rend leur lecture si bouleversante.
Suite française
Irène Némirovsky

Le feu
Henri Barbusse

Info-livre : Comment parler de l’Ukraine en guerre

Éditeur : PU Vincennes
ISBN : 978-2-37924-528-2
Pages : 200
Date de parution : 16/05/2025
Restons en contact
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