Dossier: Connaissez-vous les pêcheurs collectionneurs ?

Dans un petit village d’Ardèche, un pêcheur pas comme les autres monte sa ligne. Sjors Waterschoot a fait dix heures de route depuis les Pays-Bas pour venir pêcher ici. Le spot de ses rêves : un étroit ruisselet où pas un brochet, ni même une truite, n’aurait la place d’étendre les nageoires. Le cœur battant, il lance sa ligne. Puis relance… Au bout de longues heures, cri de joie : il vient de capturer… un minuscule vairon ! Sjors exulte, il est le plus heureux du monde : il a pris un Phoxinus septimaniae, une espèce endémique qui manquait à sa liste…

Sjors est un species hunter, un chasseur d’espèces. Il collectionne les espèces qu’il arrive à prendre avec du fil et un hameçon. Au fond, qui ne s’est jamais demandé combien de poissons différents il avait capturés, ou senti frustré de ne jamais avoir pris tel ou tel spécimen ? Mais chez Sjors, aux Pays-Bas, une communauté d’une centaine de pêcheurs pratique cela comme une discipline à part entière. Ils tiennent rigoureusement à jour leur life list avec toutes les espèces capturées au cours de leur vie, qui, pour certains, dépassent plusieurs centaines !

toxostome (Parachondrostoma toxostoma)

RECORD : 1 355 ESPÈCES

Ils organisent même des concours, sur une journée, un an ou toute une vie. Le champion du monde, Luke Ovgard, vient des États-Unis. Il a capturé 1 355 espèces, et le compteur continue de tourner. Impressionnant, mais quand on sait qu’il en existe plus de 33 000 dans le monde, il lui reste de la marge… En France, la pratique en est encore à ses débuts, mais une petite communauté commence à se développer.

grenouille de mer (Raniceps raninus)

Pour pratiquer le species hunting, il faut être prêt à relever tous les défis. Et s’adapter à des poissons complexes à faire mordre, comme la lamproie, qui n’a même pas de mâchoires. Des passionnés sont parvenus à la ferrer en nouant leur hameçon à un caillou, attendant qu’elle vienne y coller sa ventouse buccale ! En général, la plus grande difficulté est d’attraper les très petits poissons, car le matériel de pêche habituel est alors surdimensionné…

Les species hunters ont trouvé une solution au Japon. Là-bas, les pêcheurs se passionnent pour la bouvière, ce petit cyprinidé multicolore qui pond ses œufs à l’intérieur des moules d’eau douce, et ils lui consacrent, depuis l’époque d’Edo, une pêche traditionnelle : ils considèrent comme un exploit d’attraper puis de relâcher les bouvières les plus petites possibles. Une chance : le matériel conçu à cet effet est disponible sur Internet. À vous bouvières, loches franches ou épinochettes !

POUR DÉBUTER

Si vous souhaitez vous mettre à collectionner les espèces, un conseil : prenez un papier, un stylo, et commencez par noter votre life list. Savez-vous combien d’espèces vous avez déjà pêchées ? Les premières vous sembleront évidentes, mais vous vous apercevrez peu à peu que vous en avez capturé bien plus que vous ne l’estimiez de prime abord. Et ces « poissons blancs » capturés comme vifs qui n’étaient pas des ablettes mais des ables de Haeckel ? Une espèce de plus ! Et ce « poisson de roche » pris en vacances au bord de la mer, à quelle espèce appartenait-il ? Voilà votre liste établie et un chiffre motivant pour commencer.

Reste à augmenter ce chiffre. En général, sans sortir de son département, il est facile, en quelques semaines de collection, de capturer plus de vingt espèces, et même jusqu’à une quarantaine dans les grands fleuves. Ensuite, si la collectionnite vous prend, rien ne vous interdit de parcourir la France, voire le monde. Le species hunting est d’ailleurs un complément sympathique à un voyage de pêche destiné à de grosses espèces sportives.

Cette pratique permet de mieux connaître et donc de protéger les milieux aquatiques

labre merle (Labrus merula)

La pêche d’espèces : entre jeu naturaliste et défi halieutique

Pendant les moments où la carangue ou le peacock bass recherchés ne mordent pas, rien n’empêche de sortir une petite canne au coup et de se mettre à amasser les espèces locales. En plus, cela pousse à identifier des espèces inconnues, ce qui est un jeu intellectuel et naturaliste très satisfaisant. Pour cela, trois méthodes : le bon vieux guide papier (le plus agréable), Internet (certains sites sont très efficaces, et depuis peu, l’intelligence artificielle s’y met aussi) ou l’appel à un ami (ce qui permet de tisser des liens avec d’autres species hunters passionnés).

Alors que le pêcheur sportif « classique » se focalise bien souvent sur une ou deux espèces seulement, comme la carpe, la truite ou le brochet, le pêcheur d’espèces exploitera tout le potentiel halieutique qu’offre la planète. En France, il y a 108 espèces, rien qu’en eau douce, ce qui multiplie les horizons.Comme cette pêche consiste à capturer un seul spécimen par espèce, la communauté partage volontiers ses coins de pêche. Les membres en publient beaucoup sur le site iNaturalist, qui les met également à disposition des scientifiques.

Et, bien sûr, sur le forum fondateur du mouvement, specieshunters.com (en anglais et néerlandais).

D’ICI ET D’AILLEURS

Parmi les poissons les plus recherchés, il y a évidemment les innombrables espèces autochtones, mais aussi les invasives ou introduites. Les traquer est l’occasion de comprendre l’histoire de ces animaux venus d’ailleurs et de découvrir des endroits étranges. On s’aperçoit ainsi qu’il y a deux espèces de gambusie qui ont été successivement introduites en France dans l’espoir de réduire les populations de moustiques, mais que l’une d’elles est devenue très rare. Que le black-bass à petite bouche, lui aussi lâché dans nos eaux, les a presque toutes désertées, mais que le crapet de roche, autre espèce américaine, prospère encore dans la Loire.

Pour capturer cette minuscule vive (Echichthys vipera), Sjors a dû employer un hameçon japonais adapté à sa petite taille.

Dans les carnets de capture des spe-cies hunters européens, vous remarquerez aussi des cichlidés des Grands Lacs africains, de véritables poissons d’aquarium multicolores, capturés dans un ruisseau autrichien. Comment est-ce possible ? Ce ruisseau est simplement alimenté par une source chaude, et quelques aquariophiles ont eu un jour l’idée d’y lâcher des poissons des lacs Malawi et Tanganyika ! Les cichlidés y ont prospéré, reproduisant tout un écosystème du Rift africain au milieu des montagnes alpines.

Et les species hunters, pieds dans la neige, y pêchent des tilapias multicolores dans une eau à 30 °C ! Si l’introduction de poissons non autochtones est bien sûr toujours déconseillée pour ses conséquences sur la faune endémique, le species hunting est un moyen de s’en amuser et de l’étudier.

UNE PRATIQUE ÉTHIQUE

Cette pratique est aussi une pêche éthique : les poissons sont remis à l’eau, et les connaissances issues de leur recensement aident à protéger les milieux aquatiques. C’est une approche ouverte à tous que nous vous conseillons de découvrir. En tenant à jour la liste de tous les poissons que vous aurez pris dans votre vie, vous identifierez près de chez vous des poissons dont vous ne soupçonniez pas l’existence.

le matériel de « micro-fishing » a été conçu au Japon pour capturer des bouvières (Rhodeus amarus), un poisson magnifique mais tout petit.

Saviez-vous qu’il y a par exemple six espèces différentes de vairons et six de chabots dans nos eaux métropolitaines ? Et non pas une, mais trois espèces de brochets ? Avec cette quête, on redonne de la valeur à des espèces que l’on ne regardait pas auparavant, et on ouvre les yeux sur la faune qui nous entoure. De quoi renouer un instant avec notre âme d’enfant, comme lorsqu’on s’émerveillait, avec les yeux pétillants et la canne en bambou en main, devant un tout premier petit poisson.

En savoir plus Suivez les aventures du species hunter Sjors Waterschoot sur sa page Instagram @sjors_waterschoot.

les poissons difficiles à identifier comme blennies et gobies sont maintenus dans un aquarium spécial le temps de les prendre en photos. Parfois, on découvre alors une espèce inconnue de la science…

Cet article est paru en premier sur LE CHASSEUR FRANCAIS

Dossier: Connaissez-vous les pêcheurs collectionneurs ?

Dans un petit village d’Ardèche, un pêcheur pas comme les autres monte sa ligne. Sjors Waterschoot a fait dix heures de route depuis les Pays-Bas pour venir pêcher ici. Le spot de ses rêves : un étroit ruisselet où pas un brochet, ni même une truite, n’aurait la place d’étendre les nageoires. Le cœur battant, il lance sa ligne. Puis relance… Au bout de longues heures, cri de joie : il vient de capturer… un minuscule vairon ! Sjors exulte, il est le plus heureux du monde : il a pris un Phoxinus septimaniae, une espèce endémique qui manquait à sa liste…

Sjors est un species hunter, un chasseur d’espèces. Il collectionne les espèces qu’il arrive à prendre avec du fil et un hameçon. Au fond, qui ne s’est jamais demandé combien de poissons différents il avait capturés, ou senti frustré de ne jamais avoir pris tel ou tel spécimen ? Mais chez Sjors, aux Pays-Bas, une communauté d’une centaine de pêcheurs pratique cela comme une discipline à part entière. Ils tiennent rigoureusement à jour leur life list avec toutes les espèces capturées au cours de leur vie, qui, pour certains, dépassent plusieurs centaines !

toxostome (Parachondrostoma toxostoma)

RECORD : 1 355 ESPÈCES

Ils organisent même des concours, sur une journée, un an ou toute une vie. Le champion du monde, Luke Ovgard, vient des États-Unis. Il a capturé 1 355 espèces, et le compteur continue de tourner. Impressionnant, mais quand on sait qu’il en existe plus de 33 000 dans le monde, il lui reste de la marge… En France, la pratique en est encore à ses débuts, mais une petite communauté commence à se développer.

grenouille de mer (Raniceps raninus)

Pour pratiquer le species hunting, il faut être prêt à relever tous les défis. Et s’adapter à des poissons complexes à faire mordre, comme la lamproie, qui n’a même pas de mâchoires. Des passionnés sont parvenus à la ferrer en nouant leur hameçon à un caillou, attendant qu’elle vienne y coller sa ventouse buccale ! En général, la plus grande difficulté est d’attraper les très petits poissons, car le matériel de pêche habituel est alors surdimensionné…

Les species hunters ont trouvé une solution au Japon. Là-bas, les pêcheurs se passionnent pour la bouvière, ce petit cyprinidé multicolore qui pond ses œufs à l’intérieur des moules d’eau douce, et ils lui consacrent, depuis l’époque d’Edo, une pêche traditionnelle : ils considèrent comme un exploit d’attraper puis de relâcher les bouvières les plus petites possibles. Une chance : le matériel conçu à cet effet est disponible sur Internet. À vous bouvières, loches franches ou épinochettes !

POUR DÉBUTER

Si vous souhaitez vous mettre à collectionner les espèces, un conseil : prenez un papier, un stylo, et commencez par noter votre life list. Savez-vous combien d’espèces vous avez déjà pêchées ? Les premières vous sembleront évidentes, mais vous vous apercevrez peu à peu que vous en avez capturé bien plus que vous ne l’estimiez de prime abord. Et ces « poissons blancs » capturés comme vifs qui n’étaient pas des ablettes mais des ables de Haeckel ? Une espèce de plus ! Et ce « poisson de roche » pris en vacances au bord de la mer, à quelle espèce appartenait-il ? Voilà votre liste établie et un chiffre motivant pour commencer.

Reste à augmenter ce chiffre. En général, sans sortir de son département, il est facile, en quelques semaines de collection, de capturer plus de vingt espèces, et même jusqu’à une quarantaine dans les grands fleuves. Ensuite, si la collectionnite vous prend, rien ne vous interdit de parcourir la France, voire le monde. Le species hunting est d’ailleurs un complément sympathique à un voyage de pêche destiné à de grosses espèces sportives.

Cette pratique permet de mieux connaître et donc de protéger les milieux aquatiques

labre merle (Labrus merula)

La pêche d’espèces : entre jeu naturaliste et défi halieutique

Pendant les moments où la carangue ou le peacock bass recherchés ne mordent pas, rien n’empêche de sortir une petite canne au coup et de se mettre à amasser les espèces locales. En plus, cela pousse à identifier des espèces inconnues, ce qui est un jeu intellectuel et naturaliste très satisfaisant. Pour cela, trois méthodes : le bon vieux guide papier (le plus agréable), Internet (certains sites sont très efficaces, et depuis peu, l’intelligence artificielle s’y met aussi) ou l’appel à un ami (ce qui permet de tisser des liens avec d’autres species hunters passionnés).

Alors que le pêcheur sportif « classique » se focalise bien souvent sur une ou deux espèces seulement, comme la carpe, la truite ou le brochet, le pêcheur d’espèces exploitera tout le potentiel halieutique qu’offre la planète. En France, il y a 108 espèces, rien qu’en eau douce, ce qui multiplie les horizons.Comme cette pêche consiste à capturer un seul spécimen par espèce, la communauté partage volontiers ses coins de pêche. Les membres en publient beaucoup sur le site iNaturalist, qui les met également à disposition des scientifiques.

Et, bien sûr, sur le forum fondateur du mouvement, specieshunters.com (en anglais et néerlandais).

D’ICI ET D’AILLEURS

Parmi les poissons les plus recherchés, il y a évidemment les innombrables espèces autochtones, mais aussi les invasives ou introduites. Les traquer est l’occasion de comprendre l’histoire de ces animaux venus d’ailleurs et de découvrir des endroits étranges. On s’aperçoit ainsi qu’il y a deux espèces de gambusie qui ont été successivement introduites en France dans l’espoir de réduire les populations de moustiques, mais que l’une d’elles est devenue très rare. Que le black-bass à petite bouche, lui aussi lâché dans nos eaux, les a presque toutes désertées, mais que le crapet de roche, autre espèce américaine, prospère encore dans la Loire.

Pour capturer cette minuscule vive (Echichthys vipera), Sjors a dû employer un hameçon japonais adapté à sa petite taille.

Dans les carnets de capture des spe-cies hunters européens, vous remarquerez aussi des cichlidés des Grands Lacs africains, de véritables poissons d’aquarium multicolores, capturés dans un ruisseau autrichien. Comment est-ce possible ? Ce ruisseau est simplement alimenté par une source chaude, et quelques aquariophiles ont eu un jour l’idée d’y lâcher des poissons des lacs Malawi et Tanganyika ! Les cichlidés y ont prospéré, reproduisant tout un écosystème du Rift africain au milieu des montagnes alpines.

Et les species hunters, pieds dans la neige, y pêchent des tilapias multicolores dans une eau à 30 °C ! Si l’introduction de poissons non autochtones est bien sûr toujours déconseillée pour ses conséquences sur la faune endémique, le species hunting est un moyen de s’en amuser et de l’étudier.

UNE PRATIQUE ÉTHIQUE

Cette pratique est aussi une pêche éthique : les poissons sont remis à l’eau, et les connaissances issues de leur recensement aident à protéger les milieux aquatiques. C’est une approche ouverte à tous que nous vous conseillons de découvrir. En tenant à jour la liste de tous les poissons que vous aurez pris dans votre vie, vous identifierez près de chez vous des poissons dont vous ne soupçonniez pas l’existence.

le matériel de « micro-fishing » a été conçu au Japon pour capturer des bouvières (Rhodeus amarus), un poisson magnifique mais tout petit.

Saviez-vous qu’il y a par exemple six espèces différentes de vairons et six de chabots dans nos eaux métropolitaines ? Et non pas une, mais trois espèces de brochets ? Avec cette quête, on redonne de la valeur à des espèces que l’on ne regardait pas auparavant, et on ouvre les yeux sur la faune qui nous entoure. De quoi renouer un instant avec notre âme d’enfant, comme lorsqu’on s’émerveillait, avec les yeux pétillants et la canne en bambou en main, devant un tout premier petit poisson.

En savoir plus Suivez les aventures du species hunter Sjors Waterschoot sur sa page Instagram @sjors_waterschoot.

les poissons difficiles à identifier comme blennies et gobies sont maintenus dans un aquarium spécial le temps de les prendre en photos. Parfois, on découvre alors une espèce inconnue de la science…

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