
Le 4 février dernier, près de Laveisnet dans le Cantal, un chasseur s’est présenté de lui-même aux autorités après avoir compris que l’animal sur lequel il avait tiré, pensant viser un renard, était en réalité un loup. L’affaire a rapidement suscité l’émoi et plusieurs associations environnementales ont déposé plainte pour destruction illégale d’une espèce protégée. Ce fait divers rappelle pourtant une époque où l’histoire s’écrivait tout autrement. Car dans ce même département du Cantal, il y a près d’un siècle, abattre un loup n’était pas un délit mais un acte encouragé et récompensé par l’État. Le 11 février 1927, sur les hauteurs de Saint-Jacques-des-Blats, un chasseur local devenait ainsi l’un des derniers en France à toucher une prime pour la destruction de ce grand prédateur. Entre ces deux événements séparés par près de cent ans, c’est toute l’évolution de la place du loup dans nos campagnes qui se raconte.
1927 : quand tuer un loup était un service rendu
L’hiver 1927 est particulièrement rude dans les montagnes cantaliennes. Une épaisse couche de neige recouvre les hauteurs de Saint-Jacques-des-Blats et la faune peine à trouver de quoi se nourrir. Au hameau des Gardes, l’agriculteur M. Séverac aperçoit un matin une silhouette inhabituelle près de sa grange. Attiré par les odeurs d’appâts destinés aux renards, un loup s’est approché des habitations. L’agriculteur donne immédiatement l’alerte et fait prévenir un chasseur du village, Antoine Frescal. Accompagné de plusieurs hommes, celui-ci poursuit l’animal jusque près du moulin des Gardes, non loin du ruisseau Delbara.
Deux coups de feu mettent fin à la traque. Le loup est abattu.
Mais à l’époque, l’événement suscite d’abord l’incrédulité. Certains habitants doutent qu’il s’agisse réellement d’un loup. D’autres préfèrent croire à un chien-loup, redoutant qu’un véritable prédateur puisse encore rôder dans la région. La tête de l’animal est alors envoyée à un naturaliste parisien, fournisseur du ministère de l’Éducation publique. Le verdict tombe rapidement et il s’agit bien d’un loup. Cette confirmation permet à Antoine Frescal de toucher une prime de 50 francs, versée pour la destruction de l’animal. Une récompense qui fera de lui l’un des derniers chasseurs français officiellement indemnisés pour avoir tué un loup.
La disparition puis le retour du prédateur
Au fil du XXᵉ siècle, la pression humaine, la chasse et la disparition progressive des habitats conduisent à l’éradication du loup dans une grande partie de la France. Dans de nombreux territoires ruraux, sa présence devient peu à peu un souvenir.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. À partir des années 1990, le loup fait son retour naturel sur le territoire français, notamment depuis l’Italie. Ce retour marque un tournant majeur dans la gestion de l’espèce. En 1993, un arrêté ministériel classe officiellement le loup comme espèce protégée, interdisant sa destruction, sa capture ou sa mutilation. Le statut du prédateur change alors radicalement. Là où l’on touchait autrefois une prime pour l’abattre, sa protection devient désormais une obligation légale. Ce renversement illustre l’évolution profonde des mentalités et de la politique de conservation de la biodiversité.
Le tir récent dans le Cantal : une affaire qui ravive les tensions
C’est dans ce contexte que s’inscrit le fait divers récent survenu dans le Cantal. Début février, un chasseur explique avoir tiré sur un animal qu’il pensait être un renard avant de réaliser qu’il s’agissait d’un loup. Il décide alors de se dénoncer lui-même. L’affaire prend rapidement une dimension judiciaire après le dépôt de plainte de plusieurs associations, dont France Nature Environnement et Férus, pour destruction illégale d’une espèce protégée. Au-delà du cas individuel, cet épisode révèle surtout les tensions persistantes autour de la présence du loup dans les territoires ruraux. Entre protection de la biodiversité, préoccupations des éleveurs et réalités de terrain, le débat reste particulièrement sensible. Près d’un siècle après la mort du loup des Gardes, l’animal continue ainsi de susciter passions et controverses dans les montagnes du Cantal. Un siècle d’évolution du regard sur le loup L’histoire du loup abattu en 1927 et celle du tir récent illustrent finalement un basculement historique. Autrefois considéré comme un nuisible à éliminer, le loup est aujourd’hui une espèce strictement protégée dont la présence interroge l’équilibre entre nature sauvage et activités humaines. Et dans le Cantal comme ailleurs, ce grand prédateur n’a probablement pas fini de faire parler de lui.