
À l’automne 2017, dans les montagnes de la Sierra Nevada en Californie, un spectacle aussi rare que bouleversant attendait les randonneurs empruntant les cols de Bishop Pass et Shepherd Pass. Au pied de pentes glacées culminant à près de 3 700 mètres d’altitude, des dizaines de cerfs mulets gisaient sans vie. Au total, 122 animaux avaient péri lors de leur migration automnale vers leurs quartiers d’hiver. Une mortalité exceptionnelle qui n’était pourtant ni le résultat d’une maladie, ni celui de la prédation, ni même d’une intervention humaine. Cette tragédie rappelle que la nature, souvent idéalisée, demeure un univers où les migrations ancestrales peuvent parfois se transformer en pièges mortels.
Une route migratoire vieille de plusieurs générations
Chaque année, les grands troupeaux de cerfs mulets de la Sierra Nevada quittent les hauts plateaux où ils passent l’été pour rejoindre des secteurs plus cléments lorsque les premières neiges apparaissent. Cette migration saisonnière est profondément inscrite dans le comportement des animaux. Les individus suivent les mêmes itinéraires que ceux empruntés par leurs mères et leurs congénères depuis des décennies. En novembre 2017, les troupeaux de Round Valley et de Goodale, qui représentaient alors plusieurs milliers d’animaux, se sont engagés sur ces passages traditionnels. Mais l’hiver précédent avait été l’un des plus enneigés jamais enregistrés en Californie. Malgré la saison avancée, d’importants névés subsistaient encore sur les cols. Soumis pendant des mois aux alternances de gel et de dégel, ces champs de neige s’étaient transformés en véritables plaques de glace. Ignorant le danger, les cerfs ont poursuivi leur progression sur leur route habituelle. Une décision instinctive qui allait leur être fatale.
Quand la glace transforme la montagne en piège
Les biologistes qui ont enquêté sur l’événement ont rapidement établi le scénario. Les animaux ont perdu pied sur les surfaces gelées avant d’être entraînés par la pente. Une fois la vitesse acquise, aucune possibilité de s’arrêter. Les cerfs ont alors dévalé plusieurs centaines de mètres pour finir leur course sur des éboulis rocheux particulièrement abrupts. À Bishop Pass, 78 animaux ont été retrouvés morts. À Shepherd Pass, 44 autres carcasses ont été recensées. Certains individus sont décédés sur le coup, tandis que d’autres, grièvement blessés, ont dû être euthanasiés par des témoins présents sur place. Pour les chasseurs et les observateurs de la faune sauvage, ces images sont saisissantes car elles rappellent une réalité souvent méconnue. La mortalité naturelle ne se limite pas aux prédateurs ou aux rigueurs hivernales. Le relief, la météo et les accidents peuvent également provoquer des pertes importantes au sein de populations pourtant parfaitement adaptées à leur environnement.
Une tragédie exceptionnelle… mais loin d’être unique
Ce drame de 2017 n’était malheureusement pas une première. Des événements similaires avaient déjà été documentés exactement au même endroit en 1954 puis en 1995. À chaque fois, les circonstances étaient comparables, avec un enneigement exceptionnel suivi de la formation de couches de glace particulièrement dangereuses sur les itinéraires migratoires. Après l’épisode de 1995, certains biologistes avaient même proposé d’aménager légèrement les passages afin de réduire les risques pour les cervidés. Le projet fut rejeté au nom du principe de non-intervention dans les espaces sauvages. Cette décision illustre un débat toujours d’actualité. Jusqu’où l’homme doit-il intervenir pour corriger les conséquences des phénomènes naturels ? Pour les gestionnaires américains, ces mortalités, aussi spectaculaires soient-elles, font partie du fonctionnement normal des écosystèmes. Pour le monde cynégétique, cette catastrophe constitue surtout un rappel essentiel avec des populations de grand gibier soumises à de nombreux facteurs de mortalité qui échappent totalement à l’action humaine. Derrière les chiffres de prélèvements ou les estimations de population, la nature conserve sa part d’imprévisibilité. Et parfois, en quelques heures seulement, une migration ancestrale peut se transformer en l’une des plus impressionnantes hécatombes naturelles jamais observées chez le cerf mulet nord-américain.
Crédit photo Outdoor Life Newletter