L’industrie de défense turque, dilemme des partenariats militaro-industriels Turquie-Europe

Nul ne peut ignorer la montée en puissance de l’industrie de défense turque, plaçant Ankara au cœur d’une relation ambiguë avec l’Union européenne. Entre opportunités technologiques, risques de transferts sensibles et divergences politiques, l’Europe doit faire le choix entre partenariats stratégiques et nécessité de préserver son autonomie. Le retour des guerres à haute intensité, d’une croissance du marché de l’armement et des menaces d’ordre géopolitique, font que l’Europe s’efforce de chercher des alliés non-alignés et aux compétences militaires conséquentes. La Turquie se distingue comme source potentielle, étant un allié économique majeur mais aux priorités parfois divergentes et contraignantes. 

Une industrie de défense turque en essor

Deux dynamiques structurent le rapport UE–Turquie. Le premier, d’ordre politico-militaire, met en évidence la montée en puissance récente d’Ankara grâce à son industrie de défense domestique ainsi que sa présence économique et militaire grandissante sur le continent Africain et plus largement sur la scène internationale . En offrant des alternatives moins chères, telles que son drone Bayraktar TB2 ou ses blindés Cobra, Ankara exerce une mainmise sur le continent africain, appelé à connaître une importante croissance à hauteur de 4 % sur les années à venir. Avec un budget de défense dépassant 30 milliards d’euros, une position parmi les principaux exportateurs mondiaux d’armement et un marché national estimé à plus de 21 milliards de dollars, susceptible d’atteindre près de 60 milliards d’ici 2035, la Turquie s’impose désormais comme une puissance militaro-industrielle régionale incontournable. Cette montée en puissance s’accompagne cependant d’une dégradation progressive de ses relations avec ses alliés occidentaux. En effet, l’acquisition en 2019 du système de défense antiaérienne russe S-400, le blocage de l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN en 2023, ainsi que le maintien de dialogue avec Moscou après 2022 malgré la condamnation officielle de l’invasion de l’Ukraine accroît les divergences géopolitiques avec ses homologues européens.

L’importance géostratégique de la Turquie

Le second axe concerne les enjeux sécuritaires et les particularités géographiques. La Turquie contrôle les détroits des Dardanelles et du Bosphore, lui conférant une position centrale dans l’accès à la mer Noire depuis la Méditerranée, notamment aux bâtiments militaires. Au-delà du cadre strictement militaire, cette position confère également à la Turquie un rôle clé dans la sécurité énergétique de l’Europe. La mer Noire constitue un espace de transit pour plusieurs infrastructures énergétiques, notamment des gazoducs reliant la Russie, le Caucase et l’Asie centrale à l’Europe. Ainsi, la Turquie contrôle ces routes d’approvisionnement grâce aux détroits, lui offrant un levier d’influence considérable.

Ankara a également démontré sa capacité à tirer parti de sa position géographique, notamment en exerçant une pression migratoire sur l’UE. En 2015, plus d’un million de migrants et de réfugiés ont franchi les frontières de l’Union européenne via la mer Égée et les Balkans afin de fuir la guerre civile syrienne. Cette crise exerce une pression inédite sur les systèmes d’asile européens et appuie les divisions politiques internes quant à la gestion des flux. C’est dans ce contexte que survient l’accord UE–Turquie en mars 2016, par lequel Ankara s’engage à limiter les départs migratoires en échange d’un soutien financier et de concessions politiques. Cet accord marque un tournant institutionnalisant les flux migratoires comme levier de pression diplomatique vis-à-vis de l’UE.

À l’échelle régionale, la Turquie demeure impliquée militairement dans le conflit syrien ainsi que dans la gestion de la «question kurde ». Les incursions militaires du nord de la Syrie répondent à plusieurs objectifs sécuritaires et stratégiques. Parmi eux, le besoin de contenir le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), éviter l’émergence d’une entité autonome kurde à sa frontière et maintenir une zone tampon dans un territoire syrien fragmenté. Cette projection de puissance consolide le rôle de la Turquie comme puissance régionale à proximité de l’Europe.

Origines du succès de l’industrie de défense Turque

Une importante volonté d’indépendance en matière de défense, motivée par plusieurs raisons historiques, explique l’essor de l’industrie de défense turque. L’intervention militaire d’Ankara dans le contexte de la crise chypriote de 1963 à 1964, engendrant un embargo américain entre 1975 et 1978, a exposé ses dépendances extérieures et a renforcé la nécessité d’une autonomie stratégique. Plus tard, lorsque le budget de défense diminue chez de nombreux pays au lendemain de la Guerre Froide, la Turquie maintient, voire même l’augmente. Ceci en raison de la lutte prolongée contre le Partiya Karkerên Kurdistan (PKK) et d’un soutien perçu comme insuffisant de l’OTAN lors de la guerre du Golfe en 1991.

Cette trajectoire se prolonge aujourd’hui dans une vision politique qualifiée de « rêve ottoman d’Erdogan ». Celle-ci vise à instaurer une influence régionale d’Ankara à long terme, et à travers des instruments de puissance autonomes dont l’industrie de défense turque constitue le pilier central. Les capacités militaires ne répondent donc pas uniquement à un impératif sécuritaire, mais également à une stratégie de projection de puissance sur un espace historiquement lié à l’influence ottomane. Aujourd’hui, la méfiance d’Ankara envers ses alliés occidentaux persiste, alimentée par les tensions récurrentes avec la Grèce et Chypre, ainsi que par les frictions liées à la gestion de la crise migratoire précédemment évoquée.

Principaux contrats entre l’Union européenne et la Turquie

Comme en témoignent plusieurs discours officiels, le renforcement des relations politiques et sécuritaires entre la Turquie et l’Union européenne s’est traduit par une série de contrats d’exportation, d’acquisitions et de partenariats stratégiques. Ankara s’impose comme un fournisseur compétitif sur le marché européen grâce à son drone Bayraktar TB2, acquis par la Pologne en 2021 et largement employé par l’Ukraine à des fins offensives, à la vente de blindés tels que le Cobra II à la Roumanie en 2024, ainsi qu’à ses technologies navales, illustrées par les bâtiments de soutien contractualisés par le Portugal la même année. L’avantage majeur de cette stratégie commerciale étant l’absence de conditionnalités politiques ou éthiques, en opposition aux régimes de contrôle occidentaux (tels que l’ITAR américain). Cela confère à la Turquie un avantage considérable pour mener une diplomatie de défense via des technologies de pointe libres de réglementations gouvernementales.

Parallèlement, la Turquie renforce sa présence industrielle en Europe par des acquisitions ciblées. L’exemple le plus significatif est le rachat du constructeur italien Piaggio Aerospace par Baykar, permettant à Ankara d’accéder à des chaînes industrielles, à des compétences en certification européenne et à des technologies précises dans l’aéronautique avancée. Ces partenariats symbolisent une convergence d’intérêts technologiques, mais également un risque pour l’UE, dans la mesure où cela contribue indirectement à l’autonomisation militaire d’un partenaire disposant d’une orientation stratégique divergente.

Ankara doit ses réussites en grande partie à sa capacité à être simultanément présent sur les milieux terrestres, aériens et navals, tout en assurant les standards OTAN. À titre d’exemple, la vente en 2025 de systèmes de guerre électronique anti-drone d’Aselsan à la Pologne, l’exportation de la corvette légère TCG Akhisar par AFSAT vers la Roumanie, ou encore la fourniture de véhicules terrestres de type MRAP par Nurol Makina à la Hongrie en 2018 illustrent cette approche multidomaine.

Risques potentiels

Le risque principal est l’accès d’Ankara à des technologies critiques et savoir-faire industriels européens. Dans le domaine aéronautique, cela touche aux technologies de propulsion avancée, telles que les moteurs « turbofan » à faible signature infrarouge. Dans le domaine des capteurs, les transferts potentiels concernent principalement les radars Active Electronically Scanned Array (AESA), mais aussi les systèmes optroniques infrarouges (IRST). Enfin, dans la guerre électronique, les risques incluent les systèmes de brouillage, les architectures de commandement et contrôle (C2) et les liaisons de données tactiques sécurisées. Ces transferts peuvent accélérer l’émergence d’un concurrent direct sur les marchés d’exportation, réduire l’avantage technologique européen et faciliter la diffusion indirecte et intentionnelle de technologies.

Un second risque concerne le retournement stratégique opportuniste d’Ankara vers des partenaires alternatifs. Sur les trois dernières décennies, la Turquie a démontré sa capacité à sécuriser contrats d’armement, présence sécuritaire et influence politique, notamment dans la région du Sahel. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la Turquie a intensifié ses ventes d’armes, devenant le premier fournisseur de drones en Afrique avec 32 contrats, dont 28 conclus depuis 2021. Elle s’impose durablement dans le domaine sécuritaire du continent, non seulement en apportant en 2018 une aide de 5 millions de dollars au G5 Sahel, suivie d’un nouvel accord de défense avec le Niger. Le tout dans un contexte de détérioration des relations de la région avec Paris, contribuant à l’érosion de la crédibilité européenne via des équipements compétitifs et moins politiquement contraignants.

Solutions envisageables 

Plusieurs solutions s’offrent à l’UE afin de mieux encadrer ses relations industrielles et sécuritaires avec la Turquie. La première consiste à renforcer et harmoniser le contrôle des exportations et des transferts sensibles, à travers des régulations précises tout en restreignant l’accès turc aux technologies critiques telles que les radars AESA. Plusieurs instruments juridiques existent déjà, tels que la Position commune 2008/944/PESC qui encadre les exportations d’armement, ou encore le régime européen de contrôle des biens à double usage visant à encadrer l’exportation de technologies à double usage civil et militaire. Toutefois, plusieurs analyses affirment que leur mise en œuvre demeure hétérogène, notamment car les États membres conservent une large marge d’appréciation  dans l’octroi des licences d’exportation. Comme le réclame le Parlement européen, de nouveaux dispositifs de surveillance ainsi que des sanctions plus dissuasives en cas de non-respect des règles pourraient constituer une évolution nécessaire.

Une autre solution consisterait à systématiquement cibler l’innovation et les ventes européennes afin de contrer l’offre turque sur ses segments les plus compétitifs. Cela implique d’investir dans des drones MALE (Medium Altitude Long Endurance) à bas coût, des systèmes anti-drones, des blindés adaptés aux environnements africains, ainsi que des plateformes navales légères exportables, afin de directement concurrencer le Bayraktar TB2, les blindés Otokar et les corvettes MILGEM

Cependant, une rupture totale avec la Turquie demeure difficilement réaliste. Ankara reste un allié central de l’OTAN, contrôlant l’accès à la mer Noire, jouant un rôle clé dans la négociation avec la Russie et dans la gestion des flux migratoires. Par ailleurs, le programme de chasseur de cinquième génération KAAN illustre la montée technologique turque pouvant représenter pour l’Europe une opportunité de montée en puissance  dans un contexte de divergences du programme du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF). Le KAAN résume le dilemme central : coopérer pour accélérer l’innovation européenne, ou contenir un partenaire susceptible de devenir un concurrent direct sur les marchés de l’armement ? 

 Félix Couratin – SIE 29

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